Source : Henri Van Effenterre Le palais de Mallia et la cité minoenne II (Roma Edizioni dell’Ateneo 1980)

Lorsqu’on évoque la civilisation minoenne, on pense aux palais minoens et en particulier à celui de Cnossos. Par contre, on fait très peu de cas des villes qui entourent ces palais et de la vie des habitants de ces véritables « cités ».

L’exemple de Malia est remarquable à cet égard. C’est l’objet de l’étude menée par l’archéologue français Henri Van Effenterre. Il y analyse avec précision et acuité les différentes fonctions de ce palais, la personnalité de son maître, les nombreuses villas qui entourent le palais ; il s’interroge aussi sur ses habitants, la religion et les cultes pratiqués, les écritures utilisées et il évoque enfin la question tant de fois posée de la fin de Malia.

 

Les fonctions du palais de Malia

– « Sa première fonction est d’apparat… Richesse et grandeur, le palais avait pour première fonction d’être hors du commun ».

– « La seconde est la révérence …Au palais, richesse et grandeur ne semblent pas nées d’un caprice ni d’une simple cupidité humaine, mais plutôt auréolées de la révérence dont une population sait entourer ceux en qui elle reconnaît une certaine supériorité ».

– « La troisième est la fonction de réception, l’hospitalité, les jeux et les fêtes…

– La quatrième, celle de stockage comme le prouvent les magasins, les grandes jarres…

Un des nombreux pithoi de Malia

– la cinquième, celle d’administration, comme en atteste le grand nombre de documents (sceaux, empreintes sur argile, tablettes…) en hiéroglyphique ou linéaire A tous réunis au même endroit dans le palais de Malia.
« Le palais de Malia était le centre d’une administration qui gérait sinon un véritable État en tout cas un important secteur royal. Entendons par là soit les exploitations agricoles et les élevages susceptibles de fournir les provisions stockées, c’est-à-dire ce qui constituait à proprement parler le domaine royal, soit les activités d’artisanat ou d’échange ».

– La sixième, celle de la production ou des ateliers artisanaux comme des foreurs de vases, des fondeurs de bronze, des ivoiriers, des potiers avec une production limitée (« on créait sur place ce qui était nécessaire, mais sans plus »)

– La septième, celle de l’habitation : « Sur les quelque 8700 m² occupés par le palais de Malia, la surface bâtie est à peu près de 6000 m² ». Si l’on défalque les espaces destinés à l’apparat, au stockage, à la circulation, il reste une surface utile disponible pour l’habitat de moins de 5000 m² pour une population de quelques centaines d’habitants avec leurs familles mais aussi pour les personnes de l’extérieur : bergers, bouviers, porchers, marins, commerçants de passage… Une chose est sûre, l’économie palatiale n’était pas celle d’un οικος autarcique et fermé. Elle débordait sur celle du pays tout entier ».

Par contre, « Malia manquait en tout cas, à en juger par les fouilles, des deux éléments essentiels que sont dans un État la justice et l’armée » : pas de salle du trône comme à Cnossos, aucun matériel militaire…, aucun logement de garnison ; les épées sont d’apparat, les haches de bronze sont moins des armes que des outils, le palais n’a pas de défense spéciale. »

 

Qui était le « maître » du palais ?

« Il apparaît comme l’hypothèse la plus vraisemblable que le maître mâle du palais se trouvait lié d’une certaine manière à une personnalité divine de sexe féminin, à une déesse mère protectrice de l’organisation palatiale et de la cité ».

 

Les villas de Malia

Nous avons très peu de vestiges du village de Malia de la période paléopalatiale.

Lors de la période néopalatiale, le palais poursuit sa rénovation et son extension vers le Sud au détriment du quartier de vieilles maisons comme le quartier Mu ou comme la maison de la Cave au pilier. Le palais est devenu le centre de la cité. On voit alors se bâtir des immeubles neufs sur des terrains vierges.
Les maisons ou villas les plus caractéristiques sont d’environ 100 à 1500 m² : Delta alpha, Delta bêta, Zêta alpha, Zêta bêta, Zêta gamma, Kappa gamma, Kappa delta (la plus petite de 25 m²),les maisons du quartier E, la maison E (la plus importante de toutes les habitations maliotes avec plus de 50 pièces sur 1500 m²).
Les nouveautés de ces villas : les couloirs et la division fréquente des immeubles en deux parties (résidentielle et fonctionnelle pour les activités extérieures).

Autres nouveautés :
– l’atrium, sorte de petite cour ou impluvium ou puits de lumière même s’il en existait déjà quelques-uns à la période proto ou paléopalatiale;
– la salle lustrale d’usage profane ou rituelle ;
– des pièces de service : cuisines, latrines, logements pour domestiques…

 

Portrait du Maliote « moyen »

« Un être social bien inséré dans sa communauté… un sédentaire installé dans une économie agraire céréalière et arboricole… Villageois puis très vite citadin ou même citoyen, et sujet. »
Après la ruine du site urbain, il se trouve libre peut-être mais isolé, appauvri… un survivant… Un homme établi, fixé dans une maison… disposant d’une grande quantité de poteries, de pithoi ».
Il semble jouir d’une « large autonomie d’existence » attestée par la construction des maisons toutes différentes ; et les quartiers ne semblent pas affectés à une société déterminée, à une profession particulière ou à des classes différentes.
Autre caractéristique : les différentes professions et ateliers s’intègrent remarquablement dans la ville avec une grande diversité.

Au début de la période néopalatiale, les artisans se spécialisent. Parmi eux, les bronziers, les orfèvres et bijoutiers, les ivoiriers, les potiers, les fabricants de sceaux et cachets (très nombreux à Malia dès l’époque prépalatiale), les tailleurs de pierre, les charpentiers, les forgerons … à côté des architectes.
Sans oublier les cultivateurs, les bergers, les pêcheurs, les marins, les marchands  …qui font vivre tout ce beau monde.
Et aussi les domestiques, les scribes, les comptables, les gardes, les prêtres …

Par contre, rien ne prouve qu’il y avait des esclaves, des serfs… dont on ne parlera que dans les lois de Gortyne un millénaire plus tard.
La société active semble être essentiellement masculine alors que « la femme n’est présente que dans la religion, en liaison avec sa fonction de reproductrice ou de nourricière… Si l’on n’avait connu la Crète minoenne qu’à travers Malia, jamais on n’aurait eu l’idée d’un quelconque matriarcat ».

 

La religion et les cultes

Les images de divinités sont très rares et de piètre qualité à Malia. Ont-elles été emportées avant l’abandon du site?
Parmi les « accessoires religieux » trouvés, on peut relever des têtes d’animaux ou d’oiseaux,  des plateaux ou tables d’offrandes, des brûle-parfums, des doubles haches.
Par contre, les sanctuaires sont nombreux:
– un sanctuaire de sommet (à l’emplacement actuel de la chapelle du Saint-Elie) ;
– trois sanctuaires en ville: le « sanctuaire aux cornes », le sanctuaire voisin du musée stratigraphique et le sanctuaire Sud du palais ;
– des sanctuaires domestiques.

Peut-on parler de « religion du palais » ou bien peut-on qualifier le palais de Malia de sanctuaire ou de lieu de résidence?
Pour répondre à cette question, Van Effenterre en pose d’autres:
– A quoi servait le kernos ou plutôt les trois pierres à cupules, à côté desquelles on n’a trouvé aucun accessoire religieux?

Une des trois pierres à cupules (kernos)

– Le «bothros » peut-il avoir un autre sens que religieux ? Non ! « Sa position exceptionnelle au centre exact de la cour en fait sûrement le centre d’une religion palatiale ».
– La salle à piliers VII a-t-elle une fonction religieuse ? Selon Van Effenterre, non, puisqu’il existe d’autres salles à piliers autour de la cour centrale.
– à quoi servait la loggia ? de soubassement à un autel ou de podium pour un trône royal?
Van Effenterre préférerait « une interprétation plus humaine » sans oublier que « le maître bien humain du palais devait être revêtu d’une majesté quasi religieuse aux yeux des Maliotes »
– la salle lustrale avait-elle une fonction sacrée ? Sans doute.
On pourrait donc conclure de toutes ces observations que « la fonction religieuse était plus limitée qu’on n’eût pensé à Malia, comme probablement aussi à Phaistos ».

 

Les écritures

À Malia on a trouvé des documents écrits au palais et au « Quartier Mu ».
Les documents hiéroglyphiques ont été trouvés sur des sceaux, des tablettes, des médaillons, des cônes, des vases et un bloc de pierre. Il s’agit de documents d’archives à caractère économique et comptable de la période paléopalatiale comme pour les documents en linéaire A trouvés au Palais sur des tablettes, des rondelles, un tesson et un bloc de pierre.
Selon Louis Godart, « les systèmes d’écriture hiéroglyphique et linéaire A ont coexisté parce qu’à un moment donné de l’époque des premiers palais les Minoens ont fait ce que tant d’autres peuples, par exemple les Hittites et les Uratéens pour ne citer que ceux-là, ont fait eux aussi: ils ont inventé deux écritures, l’une cursive, réservée aux documents comptables, le linéaire A, et l’autre monumentale, sorte d’écriture diplomatique dirions-nous, l’hiéroglyphique. »

 

Destruction des palais par l’éruption de Santorin ?

S’il y eut vraiment, comme on le croit, au milieu du deuxième millénaire une terrifiante éruption volcanique pour détruire – et préserver en même temps- les maisons néopalatiales d’Akrotiri, il est difficile de concevoir que Malia n’en ait gardé aucune trace ». Car « à quelque soixante milles à vol d’oiseau, à travers une mer dégagée, le rivage de Malia était plus exposé que tout autre à recevoir le contrecoup de ce qui se passait à Thera… Or, il n’est fait mention dans aucun rapport ni dans aucune chronique de telles traces sur les fouilles de Malia. Ni séisme, ni raz-de-marée, ni même chutes de cendres ou de poussière volcanique. »

Par contre, « l’évidence d’une destruction brutale du palais, accompagnée d’un incendie très violent, n’est pas discutée. Elle se situe, comme celle des autres palais et centres crétois vers le milieu du XVème siècle, à la fin du MR I A (XVIème siècle) ».

« Cette destruction n’a fait aucune victime humaine : aucun squelette ou débris humain n’a été découvert dans les ruines. Tout se passe donc comme si les habitants avaient eu le temps de fuir en emportant leurs biens les plus précieux…. La fouille du palais de Zakro a provoqué le même genre de constatations, avec plus de détails et de précisions. »

 

La fin de Malia selon Van Effenterre

Le fait d’avoir trouvé du matériel peu abondant et de pauvre qualité des dernières années du palais ou des constructions aussi imposantes des XVIème et XVème siecles pose question : « C’est comme si la prospérité de la région, très nette aux temps protopalatiaux, s’était ensuite dissipée, comme si le ressort de la vigueur maliote s’était cassé, bien avant le désastre brutal qui mit un terme à la vie du palais et entraîna peu après, semble-t-il, la désertion des derniers quartiers habités… La relative décadence d’une cité dont les bâtisseurs restaient si actifs est un vrai problème. »

Comment expliquer cet abandon à la fin du XVème siècle ?
Malia était avant tout un beau domaine agricole sans véritable port et ne put suivre le mouvement imprimé par Cnossos et le développement de la marine égéenne.
« Incendie d’un côté, médiocre survivance de l’autre jusqu’à la ruine finale, telle est restée longtemps la doctrine des fouilleurs français…. L’incendie n’est pas douteux. Seule son extension est discutable car il n’y a pas partout des traces de feu… Les vraisemblances – ce ne sont pas des certitudes – sont bien en faveur d’une destruction du système palatial, entraînant départ plus ou moins précipité de ses représentants, pillage des richesses restantes, anéantissement du monument et abandon de son emplacement. »

Par contre, la destruction du palais n’est pas celle de toute la ville puisqu’on a trouvé de la céramique de style marin du MR I B (XVIème siècle) dans les maisons Zêta et E.
Et la vie reprend au MR III B (XIIIème siècle) puisqu’on a trouvé des tombes mycéniennes sur le front de mer ainsi que des vases et des constructions dans la ville.
On peut donc selon Henri Van Effenterre parler de continuité (avec les mêmes types de vases) et non de réoccupation.