Il y a 70 ans, le 28 juin 1956, l’écrivain crétois Nikos Kazantzaki reçut le Prix international de la Paix à Vienne.

A cette occasion il prononça un remarquable discours auquel fut sans doute sensible son ami Albert Schweitzer qu’il avait rencontré un an plus tôt, le 11 août 1955 à Gunsbach.

 

Discours de Nikos Kazantzaki à la remise

du prix international de la Paix,

Vienne, 28 juin 1956 

Chers amis,

J’accepte cette suprême récompense, le prix international de la Paix, comme un vieil ouvrier accepte son salaire quand le soir tombe. Je suis profondément ému, et en même temps confus, et je ne sais que faire. Suis-je digne de recevoir un tel salaire ?

J’ai commencé par hésiter : pour finir j’ai considéré qu’au nom de la Crète, ma patrie, je pouvais accepter un tel honneur. L’île tragique, la Crète, a dû acheter la paix si cher qu’elle est digne d’une telle récompense.

Pendant des siècles elle lutta pour elle, et elle ne put l’obtenir qu’en traversant des fleuves de sang et de larmes. Voilà pourquoi, dès mon enfance, j’ai vécu intensément le sens tragique de la vie et le goût amer du combat. Le souffle de la Crète m’a soulevé, et je me suis efforcé, en tant qu’homme et en tant qu’écrivain, de lutter pour la liberté, pour la paix et pour la dignité de l’homme.

Mais la cérémonie d’aujourd’hui prend un sens qui touche profondément mon cœur. Le jury des prix internationaux de la Paix offre à un poète grec le rameau d’olivier ; que Dieu fasse que ce geste soit le signe avant-coureur de la paix sur toute la terre grecque.

J’essaie de contenir mon chagrin, et je ne peux pas ; pendant cette fête de la paix, le visage de Chypre se dresse devant moi, plein de sang. A l’instant où nous parlons, des forces ténébreuses jaillissent là-bas et veulent étouffer la liberté. Unissons-nous tous, faisons tous ensemble que la liberté triomphe dans cette île héroïque et martyrisée.

Jamais l’idéal de paix ne fut plus souhaitable que maintenant. Pour la première fois, l’homme se trouve devant l’abîme et il en a conscience, ce qui explique la perplexité, le défaitisme, la trahison de tant d’âmes autour de nous. La science, cette lame à deux tranchants, est une force diabolique dans les mains du pithécanthrope. En vain, depuis des milliers d’années, ce pithécanthrope s’est mis en route pour parvenir à son couronnement suprême, l’homme.  Il n’y est pas parvenu sur toute la surface de la terre. Les forces ténébreuses enragent encore en lui. Menaçantes et décisives.

Armés de cette force diabolique, nous sommes entrés dans cette jungle sauvage que nous appelons ère atomique. Instant critique. Entre le progrès de l’esprit et le niveau moral de l’homme contemporain, il y a un grand écart, exceptionnellement dangereux. Le gorille a trop tôt découvert le feu.

Si nous ne voulons pas laisser le monde sombrer dans le chaos, il faut, pour libérer les forces dissimulées dans la matière, libérer aussi l’amour emprisonné dans le cœur de chaque homme. Il faut que la force individuelle entre au service du cœur individuel.

La liberté et la paix, ne l’oublions jamais, sont en dehors des cadres du monde matérialiste : elles sont toutes deux filles de l’homme, qui les a engendrées dans le sang et les larmes. Tant que des hommes respireront sur cette terre, elles lui feront escorte, fidèles compagnes. Mais à chaque instant elles sont en danger. Nous avons le devoir à chaque instant de mobiliser nos forces pour les défendre ; il faut veiller, debout, sur elles jour et nuit.

L’abbé Mugnier, esprit brillant et tout en finesse, me disait un jour :

–   Je suis allé voir mon ami Bergson. Henri, lui ai-je dit, peux-tu résumer toute ta philosophie ? En un seul mot ?

Bergson se tut un instant, se plongea dans ses pensées et soudain :

–   Mobilisation ! cria-t-il, Mobilisation ! Quand nous nous trouvons devant un obstacle, nous devons mobiliser toutes les forces de notre âme pour triompher de l’obstacle.

Chers amis,

Les forces du Mal ont été mobilisées : mobilisons celles du Bien de notre côté. Crions l’alarme à tout ce qui survit d’humain, en nous et autour de nous. Luttons de toutes nos forces pour la paix et la fraternité des hommes.

Les Chinois ont une formule de malédiction qui peut paraître curieuse : « Sois maudit et puisses-tu naître à une époque intéressante. » Nous sommes nés à une époque intéressante. Un monde menace de s’écrouler et un autre se prépare. Les schémas de la catastrophe et de la reconstruction coulent innombrables autour de nous. C’est pourquoi la responsabilité de l’homme est immense aujourd’hui. Il sait maintenant que chacun de ses actes peut avoir un retentissement sur le destin de l’homme. Il sait que les hommes, tous les hommes, blancs ou noirs, ne font qu’un. Si à l’autre bout du monde un homme a faim, c’est notre faute : nous ne pouvons pas être libres, si l’un de nous est esclave à l’autre bout du monde.

L’angoisse qui étreint aujourd’hui tout homme de valeur s’accompagne d’un grand espoir, non pas de l’espoir, de la certitude. Le Mal finit toujours par être vaincu par la toute-puissance, lente mais sûre, du Bien. Si cette loi mystérieuse ne gouvernait pas le destin de l’homme, l’esprit depuis des milliers d’années aurait été absorbé par la matière. La liberté et la paix auraient été étouffées par la Grande peur.

Une vieille légende orientale exprime avec une force prodigieuse cette mystérieuse loi. Un ange est descendu sur terre. Le Démon, le maître du monde, furieux s’est jeté sur lui avec son épée et l’a fendu en deux. Des deux morceaux ont jailli deux anges. Le maître du monde hors de lui bondit et les partage en quatre. Aussitôt jaillissent quatre anges. Terrifié maintenant le maître du monde bondit et frappe. Les quatre anges sont devenus huit, les huit seize, trente-deux…. Et bientôt une armée innombrable d’anges a recouvert la terre.

Chers amis, cet ange, vous l’avez reconnu, c’est l’Ange de la Paix.