Article tiré du Figaro du samedi 28 décembre 2024. Texte de Alexia Kefalas.
Le premier ministre a récemment chargé un ancien militaire de faire la lumière sur des transferts financiers suspects.
Le sujet est aussi opaque que tabou mais il semblerait qu’une brèche s’entrouvre. Depuis le début de la guerre en Ukraine, les autorités grecques enquêtent sur les fonds russes versés aux moines du mont Athos.
Tout a commencé en 2022, lorsque l’Autorité de lutte contre le blanchiment d’argent a diligenté une enquête sur des transferts suspects de fonds de l’étranger vers des comptes individuels de moines de la communauté. Après un an d’investigations, « l’affaire a pris une nouvelle tournure avec l’enlisement de la guerre en Ukraine et les sanctions imposées par l’Occident aux personnes physiques et morales liées au Kremlin. Il est de notoriété publique que certains monastères entretiennent traditionnellement des liens étroits avec des Russes proches du pouvoir », explique Giannis Souliotis, qui a suivi l’enquête de près pour son quotidien I Kathimerini. « Mais cette fois, ajoute-t-il, les établissements de crédit ont alerté l’Autorité contre le blanchiment d’argent en observant en quelques mois plus de douze transactions jugées suspectes sur des comptes privés de moines. »
Le mont Athos est un lieu unique, emblématique du monachisme chrétien orthodoxe et rattaché au plan civil à l’État grec. Femmes et animaux femelles sont interdits. Les moines consacrent leur vie à la prière et à la contemplation. La sainte montagne abrite vingt monastères orthodoxes dont trois russophones. Ces derniers, (Saint-Panteleimon, Zographou et Hilandar) ont accueilli à plusieurs reprises Vladimir Poutine, le président russe, très attaché à l’orthodoxie. « Il n’est pas le seul potentat à s’y rendre, assure un ministre sous couvert d’anonymat. Les relations des Russes avec l’ensemble des moines sont bien connues depuis des décennies. Il faut comprendre que quatre-vingts années de communisme et d’athéisme officiel en URSS ont transformé la première génération postcommuniste en chrétiens qui, lorsqu’ils ne cherchent pas à gagner de l’argent, sont en quête d’un moyen de sauver leur âme. L’orthodoxie en Russie est sacrée et le mont Athos aussi. Néanmoins, il faut que cela se limite à la spiritualité. »
Système bancaire clandestin
Comment les moines justifient-ils les transferts suspects ? « L’un des scénarios envisagés est que des oligarques russes choisiraient de retirer leur argent de Russie avec l’aide de moines du mont Athos afin de conserver leurs fonds en cas d’effondrement des institutions financières, voire de saisie de leur fortune par le Kremlin en raison de la guerre », reprend le journaliste Giannis Souliotis. Un autre scénario renvoie à l’extension de l’influence russe en Europe. Certaines enquêtes révèlent que des agents secrets américains se seraient rendus sur la péninsule pour surveiller ce système bancaire clandestin mis en place via des allées et venues de valises suspectes. « Pendant quelques mois, le mont Athos se serait transformé en terrain d’une guerre froide secrète entre l’Orient et l’Occident », estime Giannis Souliotis.
« Évidemment, de par la nature de cette sainte montagne et de son domaine sacré, voire énigmatique, les rumeurs vont bon train. La réalité est parfois plus complexe que ce qu’on peut relever dans la presse, se défend l’higoumène d’un monastère du mont Athos. Il faut comprendre que les monastères ont besoin en permanence de restaurations pour entretenir les trésors byzantins que nous abritons, mais aussi les infrastructures routières et les bâtiments. Les donations sont l’unique réelle source de revenus. »
Il n’empêche, le rapport confidentiel de l’Autorité de lutte contre le blanchiment d’argent a poussé le gouvernement conservateur de Kyriakos Mitsotakis à intervenir directement auprès de la communauté monastique. Il y a trois mois, le premier ministre a nommé Alcibiades Stefanis, ex-militaire de carrière et ancien vice-ministre de la Défense, au poste de gouverneur du mont Athos. Sa devise : ordre et discrétion.
Dès son arrivée, Alcibiades Stefanis a interdit tous travaux sans son autorisation expresse et sans justification de la provenance des fonds. Il scrute aussi tous les déplacements dans les monastères et sillonne jour et nuit la péninsule. De nouvelles règles qui respectent le temps de prière, mais semblent mal perçues par certains moines. Pourtant, cette ligne semble irrévocable. Le bras de fer sur la sainte montagne pourrait révéler d’autres mystères bien gardés.
En couverture: Le monastère de Stavronikita, fondé au XIe siècle, avec le mythique mont Athos en arrière-plan. ©Franck Charton.





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