ZEUS vu par Zorba dans le roman Alexis Zorba de Nikos Kazantzaki

Zorba s’adressant au narrateur, son « patron » :

« Ah ! Le pauvre. Je sais moi ce qu’il a souffert. C’est vrai, il aimait les femmes, mais pas comme vous croyez, vous les scribouillards, non, pas du tout ! Lui, il avait pitié d’elles. Il comprenait leur désir secret et il se sacrifiait pour elles. Quand il voyait une vieille fille languir d’amour et se morfondre dans un trou de province, ou bien un joli brin de femme qui ne pouvait trouver le sommeil parce que son mari n’était pas là – même si, au fond, elle n’était pas si jolie que ça, même si elle était laide comme un pou-, il se signait, ce dieu à l’âme charitable, il changeait d’habits, il prenait le visage que la femme avait dans la tête et il entrait dans sa chambre.

Il n’était pas d’humeur à batifoler, tu peux me croire, souvent même il était vanné, et ça se comprend – avec tant de monde sur les bras -, il ne savait pas où donner de la tête, le malheureux ! Il y avait bien des fois où il en avait même par-dessus la tête, où il n’était pas dans son assiette. Est-ce que tu as déjà vu, patron, un bouc au moment où il saute toute une tapée de chèvres ? Il est couvert de bave, il a les yeux chassieux, la voix enrouée, il toussote, il tient à peine sur ses pattes. C’est dans ce piteux état qu’il était, le pauvre Zeus, plus souvent qu’à son tour. Il rentrait chez lui au petit matin en se disant : « Ah ! Seigneur, quand est-ce que je pourrai enfin me coucher et dormir un bon coup ? Mes jambes ne me portent plus ! » Et il n’arrêtait pas d’essuyer la salive.

Et puis, tout à coup, il entendait une lamentation. En bas, sur la terre, une femme avait repoussé ses draps, était sortie sur sa terrasse, avait poussé un soupir. Et aussitôt Zeus sentait son cœur fondre. « Misère, il faut que je redescende sur terre, qu’il ronchonnait. Faut que j’y aille, pauvre de moi, une femme se lamente, faut que je descende la consoler ! »

Jusqu’au jour où les femmes l’ont épuisé. Il a eu les reins brisés, il s’est mis à vomir, il est resté paralysé et il a cassé sa pipe. C’est alors qu’est venu son successeur, le Christ. Et quand il a vu dans quel triste état était l’ancien dieu, il s’est dit : « Les femmes, non merci, très peu pour moi ! »

(Traduction de René Bouchet)