La région des Astérousia dans son ensemble a été intégrée en 2020 au programme « L’Homme et la biosphère » de l’UNESCO, une reconnaissance de la valeur tant de son patrimoine naturel que culturel.

Aux confins sud des Asterousia, là où le massif montagneux descend en pente raide vers la mer de Libye, se trouve Lendas.

Dans l’Antiquité, ce lieu s’appelait Levena et abritait l’un des asclépiéions les plus célèbres de la Méditerranée, un centre de soins qui a fonctionné du IVe siècle av. J.-C. jusqu’au début de l’époque byzantine [1]. Pendant plus d’un millénaire, des malades et des pèlerins venus de toute la Méditerranée se rendaient à Levena en quête de guérison, car le Levinaion était un centre réputé d’hydrothérapie, de physiothérapie, mais aussi de soins psychiatriques.

Le cœur du sanctuaire était l’eau de la source sacrée. Le culte d’Asclépios était étroitement lié aux sources : l’eau pure était un élément essentiel de tout sanctuaire d’Asclépios, non seulement en tant que symbole, mais aussi en tant que moyen thérapeutique, dans le cadre d’une approche holistique alliant la pratique médicale au soin de l’âme, au sein d’un paysage sain et aéré, à l’abri des vents du nord, avec vue sur la mer et un hiver doux, caractéristiques que les Anciens considéraient comme faisant partie intégrante de la guérison. Ce n’est pas un hasard si Spyridon Marinatos, directeur des Antiquités de Crète puis fouilleur d’Akrotiri sur Théra, ait noté que Lendas était réputé pour le traitement des affections gastriques même à son époque, plusieurs siècles après la disparition du sanctuaire et bien avant que les archéologues ne le mettent au jour. Les fouilles ont débuté en 1884 sous la direction de Federico Halbherr, archéologue et épigraphiste qui, la même année, découvrit le Codex de Gortyne et fonda plus tard l’École archéologique italienne d’Athènes. Impressionné par la multitude d’inscriptions de la région, il a jeté les bases des fouilles qui ont suivi. Celles-ci, qui ont débuté en août et en octobre 1900 et se sont poursuivies pendant plus d’une décennie, ont mis au jour le temple, la source sacrée, un escalier en marbre, des bassins de bains reliés par un conduit en argile et un système d’aqueducs consigné dans le journal de fouilles de Halbherr en 1910 [2], [3].

Qu’est-ce qui rendait cette eau de l’Asclépiéion si particulière ? Dès 1938, Nikolaos Lekkas, cadre dirigeant de la Direction des sources thermales et pionnier de l’inventaire systématique ainsi que de la promotion du thermalisme grec, l’avait déjà incluse dans son ouvrage monumental « Les sept cent cinquante sources minérales de Grèce » comme l’une des sources minérales les plus importantes de Crète [4], tandis que des mesures analytiques effectuées de 1915 à 1957 ont révélé une température et une composition chimique remarquablement stables [5]. L’eau était et reste depuis des millénaires chaude, à une température stable d’environ 22 °C, alcaline, et se classe, d’un point de vue hydrochimique, dans la catégorie des eaux « chlorosodiques » (Na-Cl), dont le caractère alcalin est déterminé par les sels carbonatés acides de calcium et de magnésium et qui contient des traces détectables d’arsenic (0,00097 mg As). C’est précisément grâce à cette combinaison que les chercheurs Makris et Masmanidou [5] l’ont classée parmi les eaux thermales, la comparant aux célèbres sources allemandes de Wiesenbad (Ludwigsquelle) et de Badenweiler, qui étaient utilisées pour traiter l’indigestion, la cachexie et la neurasthénie. Les récentes mesures de radon ont exclu la désintégration radioactive comme cause possible de la température élevée des eaux de la source sacrée, avançant comme explication la plus probable de sa stabilité millénaire, la grande capacité thermique des roches « exotiques » qui composent la région dans laquelle se trouve l’aquifère, que la source sacrée alimente.

Pendant deux millénaires, l’eau a jailli sans interruption. En 1989, un forage, situé à soixante-dix mètres au nord de la source sacrée, a été réalisé pour assurer l’approvisionnement en eau du village et d’un nouveau secteur en plein essor : le tourisme. Mais ce forage a littéralement détourné l’eau de la source sacrée, qui s’est alors asséchée : l’eau qui jaillissait depuis des millénaires de la source sacrée a cessé de couler. En comparant les données historiques des analyses chimiques de l’eau avec celles des années 2018–2021, la récente étude [1] a mis en évidence un phénomène inquiétant : l’eau du forage présente une augmentation simultanée des concentrations en ions (sodium, chlore et sulfates), dont l’interprétation la plus probable est une salinisation naissante : la mer s’infiltre progressivement dans la petite nappe phréatique côtière, probablement en raison d’un pompage excessif, notamment pendant les mois secs de l’été. Ce phénomène n’est pas local. L’Agence européenne pour l’environnement a reconnu l’intrusion d’eau de mer comme l’une des menaces les plus graves pour les aquifères côtiers d’Europe. Un sujet sur lequel aucune des autorités compétentes ne tire la sonnette d’alarme avec force et constance (comme c’est le cas pour le changement climatique) !!

Emmanuel Manoutsoglou, Geosciences.

Traduit  par J-C Schwendemann

Bibliographie

[1] Manoutsoglou, E. & Bei, E.S. (2024) « Incipient Salinization: A Case Study of the Spring of Asclepieion in Lentas (Ancient Lebena), Crete », Geosciences, 14(3), 56. doi:10.3390/geosciences14030056.

[2] Pernier, L. & Banti, L. (1947) Pernier, L. & Banti, L. (1947) Guida degli scavi italiani in Creta. Rome : La Libreria dello Stato. Disponible sur : https://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/pernier1947

[3] Melfi, M. (2007) Il santuario di Asclepio a Lebena. Monographies de l’École archéologique italienne d’Athènes, XIX. Athènes : Scuola Archeologica Italiana di Atene.

[4] Lekkas, N. (1938) Les 750 sources minérales de Grèce. Athènes : Imprimerie nationale.

[5] Makris, K. & Masmanidou, Z. (1958) La source de Lenta en Crète. Thessalonique : Éditions du Département de pharmacie de l’Université de Thessalonique, vol. 4.

[6] Christoforidou, P., Panagopoulos, A. & Voudouris, K. (2010) « Vers une nouvelle procédure de fixation des valeurs seuils pour les eaux souterraines conformément aux dispositions de la directive européenne 2006/118 : une étude de cas en Achaïe et en Corinthe (Grèce) », Bulletin de la Société géologique hellénique, 43(4), p. 1678–1687.

[7] https://www.apopsilive.gr/notia-kriti/hmeres-lebinas-apo-to-diktuo-sullogon-mesaras-se-lenta-miamou-tou-dimou-gortunas